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Chapitre 8 – Structure, réactivité et stratégie de synthèse organique

Thème 1 : Constitution et transformations de la matière | Physique-Chimie | Terminale générale (spécialité)

Dernière mise à jour : 21 octobre 2026

⏱ Durée de lecture estimée : ~18 min

Objectifs du chapitre :
Situation. Le paracétamol, l'arôme de banane d'un bonbon, le plastique d'une bouteille d'eau, le nylon d'un vêtement… toutes ces substances sont des molécules organiques, c'est-à-dire construites autour du carbone. Un chimiste qui veut fabriquer l'une d'elles au laboratoire ne procède jamais au hasard : il faut d'abord lire la structure de la molécule cible, repérer les zones réactives, prévoir quelle réaction transformera un site précis, puis organiser le travail (réaction, séparation, purification, contrôle) pour obtenir le produit voulu avec le meilleur rendement. Ce chapitre relie donc la structure d'une molécule à sa réactivité, puis à la stratégie de synthèse qui en découle.

1. Représenter une molécule organique

La chimie organique étudie les molécules construites autour d'enchaînements d'atomes de carbone. Comme ces molécules comportent souvent des dizaines d'atomes, on a besoin d'une écriture rapide et lisible : la formule topologique. Elle repose sur une idée simple : le carbone et l'hydrogène sont tellement fréquents qu'on ne les écrit plus, on les sous-entend.

Définition — formule topologique Dans une formule topologique, la chaîne carbonée est représentée par une ligne brisée (en zigzag). Les règles de lecture sont :

On passe ainsi de la formule développée (toutes les liaisons dessinées) à la formule semi-développée (les liaisons C–H regroupées, par exemple \(CH_3\)) puis à la formule topologique, la plus compacte. La figure ci-dessous illustre ces trois écritures pour le butane, \(C_4H_{10}\).

Trois écritures d'une même molécule : le butane C₄H₁₀ Développée CCCC HHH HH HH HHH → Semi-développée CH₃–CH₂–CH₂–CH₃ → Topologique CH₃ CH₂ CH₂ CH₃ 4 sommets/extrémités = 4 carbones ; les H liés aux C sont sous-entendus (chaque C possède 4 liaisons). Les hétéroatomes (O, N, Cl…) et leurs H, eux, s'écrivent toujours.
Mini-exercice 1. La formule semi-développée de l'éthanol est \(CH_3-CH_2-OH\). Combien d'atomes de carbone comporte sa formule topologique et où doit apparaître le groupe \(-OH\) ?

L'éthanol a 2 carbones : la formule topologique est un seul segment (2 extrémités = 2 carbones). L'atome d'oxygène étant un hétéroatome, on écrit le groupe \(-OH\) au bout de la ligne : la formule topologique est une petite ligne se terminant par « OH ». Les hydrogènes portés par les carbones restent sous-entendus.

2. Groupes caractéristiques et familles fonctionnelles

Une chaîne carbonée seule (un alcane comme le butane) est peu réactive. La réactivité d'une molécule organique provient presque toujours d'un petit ensemble d'atomes particulier greffé sur la chaîne : le groupe caractéristique. Il définit la famille fonctionnelle de la molécule, c'est-à-dire l'ensemble des molécules qui se comportent chimiquement de la même façon.

Définition — groupe caractéristique Un groupe caractéristique est un atome ou un groupe d'atomes qui confère à la molécule des propriétés chimiques spécifiques. À chaque groupe correspond une famille fonctionnelle et un suffixe (ou préfixe) dans le nom de la molécule.

Voici les familles au programme. Il faut savoir reconnaître le groupe sur une formule topologique et nommer la famille.

Famille Groupe caractéristique Nom du groupe Suffixe / exemple
Alcool\(-OH\)hydroxyle-ol (éthanol)
Aldéhyde\(-CHO\)carbonyle (en bout de chaîne)-al (éthanal)
Cétone\(-CO-\)carbonyle (dans la chaîne)-one (propanone)
Acide carboxylique\(-COOH\)carboxyleacide …oïque
Ester\(-COO-\)ester…oate de …yle
Amine\(-NH_2\)amino-amine
Halogénoalcane\(-X\) (Cl, Br, I)halogénochloro… (chlorométhane)
Reconnaître le groupe caractéristique sur la formule topologique Alcool OH Aldéhyde O H Cétone O Acide carboxylique O OH Ester O O Amine NH₂
Mini-exercice 2. À quelle famille appartiennent les molécules suivantes ? (a) \(CH_3-CH_2-OH\) ; (b) \(CH_3-COOH\) ; (c) \(CH_3-CO-CH_3\).

(a) groupe \(-OH\) → alcool (l'éthanol). (b) groupe \(-COOH\) → acide carboxylique (acide éthanoïque). (c) groupe \(-CO-\) encadré par deux carbones → cétone (la propanone, ou acétone).

3. Nommer une molécule (nomenclature)

Nommer une molécule permet de la désigner sans ambiguïté. Le nom se construit en deux temps : le squelette carboné (combien de carbones) donne la racine du mot, et le groupe caractéristique donne le suffixe.

Méthode — nommer une molécule simple
  1. Repérer la chaîne carbonée la plus longue et compter ses carbones. La racine dépend de ce nombre : méth- (1), éth- (2), prop- (3), but- (4), pent- (5), hex- (6).
  2. Identifier le groupe caractéristique et ajouter le suffixe correspondant (-ol, -al, -one, acide …oïque…).
  3. Numéroter la chaîne pour donner au groupe (ou à la ramification) le plus petit indice possible. Placer cet indice dans le nom.
  4. Nommer les ramifications en préfixe : \(-CH_3\) = méthyl, \(-C_2H_5\) = éthyl, avec leur indice de position.
Exemple travaillé — nommer un alcool. Soit la molécule \(CH_3-CH_2-CH_2-OH\).
• Chaîne la plus longue : 3 carbones → racine prop.
• Groupe \(-OH\) → famille alcool → suffixe -ol.
• Numérotation : on compte à partir de l'extrémité qui donne le plus petit indice à l'\(-OH\). Ici l'\(-OH\) est porté par le carbone n°1 → indice 1.
Nom : propan-1-ol
Si l'\(-OH\) était sur le carbone central (\(CH_3-CHOH-CH_3\)), on obtiendrait le propan-2-ol.
Exemple — une ramification. La molécule \(CH_3-CH(CH_3)-CH_3\) possède une chaîne principale de 3 carbones (propane) et un groupe \(-CH_3\) (méthyl) sur le carbone n°2. Son nom est le 2-méthylpropane.
Mini-exercice 3. Nommer la molécule \(CH_3-CH_2-CH_2-CH_2-OH\).

Chaîne de 4 carbones → racine but. Groupe \(-OH\) → -ol. L'\(-OH\) est en bout de chaîne, carbone n°1 → indice 1. Nom : butan-1-ol.

4. Sites donneurs et accepteurs de doublets d'électrons

Pourquoi une molécule réagit-elle à un endroit précis plutôt qu'à un autre ? La réponse tient à la répartition des électrons. Dans une liaison entre deux atomes d'électronégativités différentes, l'atome le plus électronégatif (O, N, Cl…) attire davantage le doublet de liaison : il se charge partiellement négativement (\(\delta^-\)), tandis que l'autre atome se charge partiellement positivement (\(\delta^+\)). La liaison est dite polarisée.

Définition — sites donneur et accepteur

Par exemple, dans la liaison \(C-Cl\), le chlore (très électronégatif) porte \(\delta^-\) et l'atome de carbone porte \(\delta^+\) : ce carbone est un site accepteur. À l'inverse, l'ion hydroxyde \(HO^-\) porte des doublets non liants et une charge négative sur l'oxygène : c'est un site donneur.

Polarisation d'une liaison → sites réactifs C Cl δ⁺ δ⁻ site accepteur (plus électronégatif) O H ⁻ •• •• site donneur (doublets, charge −)
Mini-exercice 4. Dans la molécule de bromométhane \(CH_3-Br\), l'atome de brome est plus électronégatif que le carbone. Quel atome porte \(\delta^+\) ? Est-il site donneur ou accepteur ?

Le brome attire le doublet de la liaison \(C-Br\) : il porte \(\delta^-\), donc le carbone porte \(\delta^+\). Ce carbone, pauvre en électrons, est un site accepteur de doublet : il pourra être attaqué par un site donneur (comme \(HO^-\)).

5. Mécanisme réactionnel : la flèche courbe

Une équation de réaction indique les réactifs et les produits, mais pas comment les électrons se déplacent. Le mécanisme réactionnel détaille ce déplacement, étape par étape, à l'aide de flèches courbes.

Convention de la flèche courbe Une flèche courbe représente le mouvement d'un doublet d'électrons. Elle part toujours d'un site donneur (un doublet non liant, une liaison) et pointe toujours vers un site accepteur. La formation d'une nouvelle liaison correspond à une flèche qui aboutit entre deux atomes ; la rupture d'une liaison correspond à une flèche qui part de cette liaison.

Prenons la réaction entre l'ion hydroxyde \(HO^-\) (site donneur) et le bromométhane \(CH_3-Br\) (dont le carbone est site accepteur). Deux mouvements de doublets se produisent en même temps :

Le bilan est le remplacement de \(Br\) par \(OH\) : on obtient le méthanol \(CH_3-OH\) et l'ion \(Br^-\).

Mécanisme : HO⁻ + CH₃–Br → CH₃–OH + Br⁻ HO⁻ donneur C δ⁺ H₃ Br δ⁻ ① formation O–C ② rupture C–Br CH₃–OH + Br⁻
Bien orienter les flèches Une flèche courbe ne représente jamais le déplacement d'un atome, mais celui d'un doublet d'électrons. Elle va toujours du site riche (donneur) vers le site pauvre (accepteur), donc de \(\delta^-\) vers \(\delta^+\) — jamais l'inverse.

6. Les grandes catégories de réactions

La plupart des réactions de la chimie organique se rangent dans trois grandes catégories, selon la façon dont la structure de la molécule est modifiée. Les reconnaître permet de prévoir le produit d'une transformation.

Substitution, addition, élimination
Trois catégories de réactions Substitution CH₃–Br + HO⁻ CH₃–OH + Br⁻ Br remplacé par OH Addition CH₂=CH₂ + H₂O CH₃–CH₂–OH la double liaison disparaît Élimination CH₃–CH₂–OH CH₂=CH₂ + H₂O une double liaison se crée
Mini-exercice 5. À quelle catégorie appartient chaque réaction ? (a) \(CH_2=CH_2 + Br_2 \rightarrow CH_2Br-CH_2Br\) ; (b) \(CH_3-CH_2-Cl + HO^- \rightarrow CH_3-CH_2-OH + Cl^-\).

(a) La double liaison \(C=C\) disparaît et le dibrome se fixe : c'est une addition. (b) Le groupe \(Cl\) est remplacé par \(OH\) : c'est une substitution.

7. Les polymères

Un très grand nombre de matériaux du quotidien (plastiques, textiles synthétiques, résines) sont des polymères : de très longues molécules obtenues en enchaînant, des milliers de fois, une même petite molécule.

Monomère, motif, polymère

Exemple emblématique : le polyéthylène (sacs, bouteilles, films) est fabriqué à partir de l'éthène \(CH_2=CH_2\). Sous l'effet de la chaleur, de la pression et d'un catalyseur, la double liaison de chaque molécule s'ouvre et se lie à la molécule voisine. On obtient une longue chaîne dont le motif est \(-CH_2-CH_2-\), répété \(n\) fois.

Polymérisation de l'éthène → polyéthylène Monomères CH₂=CH₂ CH₂=CH₂ CH₂=CH₂ … + + + polymérisation (n molécules) Polymère … … n motif –CH₂–CH₂–
Écriture d'un polymère Un polymère s'écrit à partir de son motif entre crochets, affecté de l'indice \(n\). Pour le polyéthylène : \(\;-\!\left[CH_2-CH_2\right]_n\!-\;\). Le motif \(-CH_2-CH_2-\) contient exactement les mêmes atomes que le monomère \(CH_2=CH_2\) : lors d'une polymérisation par addition, la double liaison s'ouvre mais aucun atome n'est perdu.
Mini-exercice 6. Le chlorure de vinyle a pour formule \(CH_2=CHCl\). Écrire le motif du polymère obtenu (le PVC) et donner son nom courant.

La double liaison s'ouvre ; le motif répété est \(-CH_2-CHCl-\). Le polymère s'écrit \(-\!\left[CH_2-CHCl\right]_n\!-\). C'est le polychlorure de vinyle, ou PVC (canalisations, revêtements).

8. Élaborer une stratégie de synthèse

Synthétiser une molécule, c'est la fabriquer à partir de réactifs plus simples. Ce n'est pas une seule réaction, mais un protocole organisé. Le chimiste doit choisir la bonne réaction, les bonnes conditions, puis récupérer et vérifier son produit.

Les quatre étapes d'une synthèse
  1. Transformation chimique : réaliser la réaction (mélange des réactifs, chauffage à reflux, catalyseur…).
  2. Isolement du produit : le séparer du mélange réactionnel (décantation, extraction liquide-liquide, filtration).
  3. Purification : éliminer les impuretés restantes (recristallisation pour un solide, distillation pour un liquide, lavage).
  4. Identification / contrôle : vérifier qu'on a bien obtenu le produit voulu et estimer sa pureté (chromatographie sur couche mince, température de fusion, spectroscopie IR ou RMN).
1. Transformation réaction chimique 2. Isolement extraction, filtration 3. Purification recrist., distillation 4. Identification CCM, T fusion, spectres Protocole d'une synthèse

Pour piloter cette synthèse, le chimiste s'appuie sur deux grandeurs et sur le choix des conditions.

Rendement d'une synthèse Le rendement \(\eta\) compare la quantité de produit réellement obtenue à la quantité maximale théorique (celle qu'on aurait si la réaction était totale et sans perte) :
\(\eta=\dfrac{n_{\text{obtenu}}}{n_{\text{théorique}}}=\dfrac{m_{\text{obtenue}}}{m_{\text{théorique}}}\)
Le rendement est un nombre compris entre 0 et 1 (souvent exprimé en %). Il est toujours \(\lt 100\%\) en pratique (réaction incomplète, pertes lors de l'isolement et de la purification).
Sélectivité et choix des conditions Une réaction est sélective lorsqu'elle transforme un site précis de la molécule sans toucher aux autres. Pour obtenir la sélectivité voulue, le chimiste ajuste les conditions expérimentales : nature du réactif, du solvant, du catalyseur, température, éventuelle protection temporaire d'un groupe caractéristique à préserver.
Exemple travaillé — calcul d'un rendement. Un élève réalise la synthèse de l'acétate d'éthyle (un ester à l'odeur de dissolvant, \(M = 88\ \text{g·mol}^{-1}\)). D'après les quantités de réactifs, la quantité théorique maximale d'ester est \(n_{\text{théo}} = 0{,}10\ \text{mol}\). Après réaction, isolement et purification, il récupère \(m_{\text{obtenue}} = 6{,}2\ \text{g}\) d'ester pur.
Étape 1 — masse théorique. \(m_{\text{théo}} = n_{\text{théo}}\times M = 0{,}10 \times 88 = 8{,}8\ \text{g}\).
Étape 2 — rendement. \(\eta = \dfrac{m_{\text{obtenue}}}{m_{\text{théo}}} = \dfrac{6{,}2}{8{,}8} \approx 0{,}70\), soit un rendement d'environ 70 %.
Les 30 % manquants correspondent à la réaction non totale et aux pertes lors des séparations.
Mini-exercice 7. Une synthèse doit fournir au maximum \(0{,}20\ \text{mol}\) d'aspirine (\(M = 180\ \text{g·mol}^{-1}\)). On récupère finalement \(27\ \text{g}\) de produit pur. Calculer le rendement.

Masse théorique : \(m_{\text{théo}} = 0{,}20 \times 180 = 36\ \text{g}\). Rendement : \(\eta = \dfrac{27}{36} = 0{,}75\), soit 75 %.

Exemple travaillé — orienter une réaction par le choix des conditions. L'oxydation ménagée d'un alcool primaire comme l'éthanol \(CH_3-CH_2-OH\) peut conduire à deux produits différents selon les conditions retenues. C'est un cas typique où le chimiste choisit ses conditions pour obtenir la sélectivité voulue.
• Pour s'arrêter à l'aldéhyde (l'éthanal \(CH_3-CHO\)) : on utilise l'oxydant en défaut et on distille l'aldéhyde au fur et à mesure de sa formation. En le retirant du milieu, on l'empêche d'être oxydé plus loin.
• Pour aller jusqu'à l'acide (l'acide éthanoïque \(CH_3-COOH\)) : on utilise l'oxydant en excès et on chauffe à reflux, ce qui maintient l'aldéhyde dans le milieu et le laisse s'oxyder à son tour.
Même réactif de départ, même groupe attaqué (\(-OH\)), mais un produit différent : ce sont bien la quantité d'oxydant et la technique (distillation ou reflux) — c'est-à-dire le choix des conditions — qui décident du résultat.
Choisir les conditions pour orienter la réaction (sélectivité) CH₃–CH₂–OH éthanol (alcool primaire) oxydant en défaut, on distille CH₃–CHO éthanal (aldéhyde) oxydant en excès, à reflux CH₃–COOH acide éthanoïque (acide)

Un second levier de sélectivité est la protection : quand une molécule porte deux groupes réactifs et qu'on ne veut en transformer qu'un, on masque temporairement l'autre par un groupe protecteur, on réalise la réaction, puis on le retire (déprotection). Le groupe préservé traverse ainsi la synthèse intact.

Mini-exercice 8. Un chimiste veut transformer l'alcool primaire propan-1-ol \(CH_3-CH_2-CH_2-OH\) en aldéhyde (le propanal) sans aller jusqu'à l'acide. Quelles conditions doit-il choisir, et pourquoi ce choix rend-il la réaction sélective ?

Il faut utiliser l'oxydant en défaut et distiller le propanal au fur et à mesure de sa formation. En retirant l'aldéhyde du milieu dès qu'il apparaît, on l'empêche d'être oxydé à son tour en acide : la réaction s'arrête au stade aldéhyde. À l'inverse, un oxydant en excès chauffé à reflux conduirait à l'acide propanoïque. C'est donc bien le choix des conditions (quantité d'oxydant + distillation) qui assure la sélectivité.

9. Applications concrètes

La chimie organique au quotidien et dans les métiers.
Erreurs fréquentes
À retenir