Comprendre les notions de facteur, niveau et variable réponse dans un plan d’expérience.
Construire et analyser un plan factoriel complet \(2^2\) et \(2^3\).
Calculer les effets principaux et les interactions à partir de la matrice des essais.
Utiliser un plan fractionnaire \(2^{k-p}\) et identifier les alias.
Établir le modèle mathématique du premier ordre et valider les résidus.
Introduire les surfaces de réponse et les plans composites centraux.
Présenter la méthode de Taguchi et la notion de rapport signal/bruit.
Conduire une démarche complète d’optimisation d’un procédé industriel.
Situation professionnelle
Chloé est ingénieure qualité dans une usine de soudage par résistance. La ligne produit des
assemblages d’acier inoxydable pour l’industrie alimentaire. Des contrôles révèlent
une résistance mécanique des soudures trop variable selon les équipes et les cycles de production.
On suspecte l’influence de trois paramètres : la température des électrodes,
la vitesse d’avance et la pression de serrage.
Chloé doit déterminer, avec un minimum d’essais coûteux, quels facteurs ont un impact réel
et trouver les réglages optimaux pour maximiser la résistance des soudures.
Elle décide d’utiliser un plan d’expérience plutôt que de tester
chaque paramètre séparément : cette approche lui permettra d’analyser les interactions
entre facteurs et de réduire le nombre d’essais de plusieurs dizaines à seulement huit.
1. Introduction aux plans d’expérience
1.1 Pourquoi les plans d’expérience ?
Optimiser un procédé industriel nécessite souvent d’étudier plusieurs paramètres simultanément.
L’approche dite « un facteur à la fois » (OFAT — One Factor At a Time) consiste
à faire varier un seul paramètre pendant que tous les autres restent fixes.
Attention
L’approche OFAT est inefficace et trompeuse : elle ne détecte pas les
interactions entre facteurs (situation où l’effet d’un facteur dépend du
niveau d’un autre). Elle peut nécessiter un nombre d’essais beaucoup plus grand et conduire
à des conclusions erronées.
Les plans d’expérience (Design of Experiments, DoE) permettent de :
Étudier simultanément plusieurs facteurs.
Estimer les interactions entre facteurs.
Réduire le nombre d’essais tout en conservant la qualité de l’information.
Construire un modèle mathématique du procédé.
Trouver les réglages optimaux (maximisation, minimisation ou cible).
1.2 Vocabulaire fondamental
Définitions
Variable réponse \(Y\) : grandeur mesurée lors de chaque essai
(résistance de soudure en N, rugosité en µm, dureté en HV…).
Exemple
La température varie entre \(200\,°\text{C}\) et \(240\,°\text{C}\).
\(\bar{X} = 220\,°\text{C}\), \(\Delta X = 20\,°\text{C}\).
Niveau bas \(200\,°\text{C} \Rightarrow x = -1\). Niveau haut \(240\,°\text{C} \Rightarrow x = +1\).
2. Plan factoriel complet \(2^2\)
2.1 Principe
Avec \(k=2\) facteurs à \(2\) niveaux, on réalise \(2^2 = 4\) essais couvrant toutes les
combinaisons possibles. Ce plan permet d’estimer les deux effets principaux et leur interaction.
2.2 Matrice des essais — exemple soudage
Facteur A : Température des électrodes
(\(200\,°\text{C} = -1\) ; \(240\,°\text{C} = +1\)). Facteur B : Vitesse d’avance
(\(1.5\,\text{m/min} = -1\) ; \(2.5\,\text{m/min} = +1\)). Réponse Y : Résistance à la traction (N).
Essai
\(x_A\)
\(x_B\)
\(x_A x_B\)
\(Y\) (N)
1
−1
−1
+1
1 820
2
+1
−1
−1
2 150
3
−1
+1
−1
1 680
4
+1
+1
+1
2 430
2.3 Calcul des effets
Formules
Pour un plan \(2^k\) avec \(N = 2^k\) essais :
\[
E_i = \frac{2}{N}\sum_{j=1}^{N} (x_{ij} \cdot Y_j)
\]
La moyenne générale (intercept) est :
\[
\hat{Y}_0 = \frac{1}{N}\sum_{j=1}^{N} Y_j
\]
Interprétation : la température (\(E_A = 540\,\text{N}\)) est le facteur dominant.
L’interaction \(E_{AB} = 210\,\text{N}\) est significative : l’effet de la température
dépend de la vitesse d’avance.
Attention
Dans le modèle de régression, les coefficients \(\hat{\beta}_i\) sont égaux à la
moitié des effets estimés : \(\hat{\beta}_i = E_i / 2\).
3. Plan factoriel complet \(2^3\)
3.1 Principe et tableau de Yates
Avec \(k=3\) facteurs à 2 niveaux, on effectue \(2^3 = 8\) essais. On peut estimer :
3 effets principaux, 3 interactions d’ordre 2 et 1 interaction d’ordre 3.
L’ordre des essais suit la notation de Yates : le premier facteur alterne
\(-1/+1\) à chaque essai, le deuxième tous les 2, le troisième tous les 4.
Essai
\(x_A\)
\(x_B\)
\(x_C\)
\(x_Ax_B\)
\(x_Ax_C\)
\(x_Bx_C\)
\(x_Ax_Bx_C\)
\(Y\)
1
−1
−1
−1
+1
+1
+1
−1
\(y_1\)
2
+1
−1
−1
−1
−1
+1
+1
\(y_2\)
3
−1
+1
−1
−1
+1
−1
+1
\(y_3\)
4
+1
+1
−1
+1
−1
−1
−1
\(y_4\)
5
−1
−1
+1
+1
−1
−1
+1
\(y_5\)
6
+1
−1
+1
−1
+1
−1
−1
\(y_6\)
7
−1
+1
+1
−1
−1
+1
−1
\(y_7\)
8
+1
+1
+1
+1
+1
+1
+1
\(y_8\)
Formule générale
Pour un plan \(2^3\), l’effet de chaque contraste (colonne \(c\)) est :
\[
E_c = \frac{1}{4}\sum_{j=1}^{8} (x_{cj} \cdot Y_j)
\]
3.2 Représentation géométrique (cube)
Représentation des 8 essais du plan \(2^3\) aux sommets d’un cube en variables codées.
3.3 Application numérique — soudage \(2^3\)
Facteur A : Température (\(200/240\,°\text{C}\)).
Facteur B : Vitesse (\(1.5/2.5\,\text{m/min}\)).
Facteur C : Pression (\(3/5\,\text{bar}\)).
Réponse \(Y\) : résistance (N).
Facteur A (température) domine avec \(540\,\text{N}\), suivi de l’interaction
AB (\(200\,\text{N}\)) et du facteur C pression (\(140\,\text{N}\)).
4. Plans factoriels fractionnaires \(2^{k-p}\)
4.1 Principe
Lorsque le nombre de facteurs \(k\) est grand, le plan complet \(2^k\) nécessite trop d’essais.
Un plan fractionnaire \(2^{k-p}\) ne réalise qu’une fraction \(1/2^p\) du plan complet.
Définition — Alias (confusion)
Dans un plan fractionnaire, certains effets sont confondus (aliasés) :
il est impossible de les distinguer l’un de l’autre.
Le générateur de confusion définit quels effets sont aliasés.
4.2 Plan \(2^{3-1}\) — 4 essais pour 3 facteurs
On choisit le générateur \(I = ABC\), soit \(x_C = x_A x_B\).
Le plan est la demi-fraction du plan \(2^3\) dont les essais vérifient \(x_A x_B x_C = +1\).
Essai
\(x_A\)
\(x_B\)
\(x_C = x_Ax_B\)
\(Y\)
1
−1
−1
+1
\(y_1\)
2
+1
−1
−1
\(y_2\)
3
−1
+1
−1
\(y_3\)
4
+1
+1
+1
\(y_4\)
Structure des alias (plan de résolution III) :
\[I = ABC\]
\[A \leftrightarrow BC,\quad B \leftrightarrow AC,\quad C \leftrightarrow AB\]
Chaque effet principal est confondu avec une interaction d’ordre 2.
Résolution d’un plan
La résolution (notée en chiffres romains) indique le rang minimal des effets confondus :
Résolution III : effets principaux aliasés avec des interactions d’ordre 2.
Résolution IV : effets principaux non aliasés entre eux ; interactions d’ordre 2 aliasées entre elles.
Résolution V : effets principaux et interactions d’ordre 2 tous estimables sans confusion.
4.3 Plan \(2^{4-1}\) de résolution IV
Générateur : \(I = ABCD\) (\(x_D = x_Ax_Bx_C\)). Permet d’estimer les 4 effets principaux sans confusion.
Essai
\(x_A\)
\(x_B\)
\(x_C\)
\(x_D=x_Ax_Bx_C\)
1
−1
−1
−1
−1
2
+1
−1
−1
+1
3
−1
+1
−1
+1
4
+1
+1
−1
−1
5
−1
−1
+1
+1
6
+1
−1
+1
−1
7
−1
+1
+1
−1
8
+1
+1
+1
+1
5. Analyse des résultats
5.1 Diagramme des effets
Les effets estimés sont représentés graphiquement. Les effets significatifs
se détachent nettement des effets de bruit.
5.2 Droite de Henry — test de normalité
Pour identifier les effets significatifs de façon rigoureuse, on utilise la droite de Henry
(diagramme quantile-quantile normal). Les effets non significatifs sont de simples fluctuations
aléatoires : ils s’alignent sur la droite. Les points qui s’écartent notablement
correspondent aux effets réellement significatifs.
Trier les effets estimés par ordre croissant : \(E_{(1)} \le \cdots \le E_{(m)}\).
Calculer les quantiles théoriques : \(z_i = \Phi^{-1}\!\left(\dfrac{i-0.5}{m}\right)\).
Porter les points \((z_i, E_{(i)})\) sur un graphique.
Tracer la droite passant par les quartiles.
Les points éloignés de la droite sont significatifs.
5.3 Critère de Lenth
En l’absence de répétitions, la méthode de Lenth fournit une estimation
de l’erreur expérimentale :
\[
s_0 = 1.5 \cdot \mathrm{médiane}(|E_i|), \qquad
\mathrm{PSE} = 1.5 \cdot \mathrm{médiane}\bigl(|E_i| \mid |E_i| < 2.5\,s_0\bigr)
\]
Un effet est déclaré significatif si \(|E_i| > 2.0 \cdot \mathrm{PSE}\).
Un bon modèle a généralement \(R^2_{\text{adj}} > 0.90\).
7. Surfaces de réponse (RSM)
7.1 Motivation
Le modèle du premier ordre ne peut pas localiser un optimum (il décrit des plans inclinés).
Pour trouver les conditions optimales, on utilise des plans composites centraux (PCC)
permettant d’estimer les termes du second ordre.
où \(\mathbf{B}\) est la matrice symétrique des termes du second ordre
(\(\beta_{ii}\) sur la diagonale, \(\beta_{ij}/2\) hors diagonale)
et \(\mathbf{b}\) le vecteur des termes linéaires.
Nature du point stationnaire selon les valeurs propres de \(\mathbf{B}\) :
Toutes négatives → maximum.
Toutes positives → minimum.
De signes opposés → point de selle.
Exemple
Pour \(k=2\), le modèle ajusté est :
\[\hat{Y} = 25.0 + 4.2\,x_A - 1.8\,x_B - 3.5\,x_A^2 - 2.0\,x_B^2 + 0.5\,x_Ax_B\]
\(\mathbf{B} = \begin{pmatrix}-3.5 & 0.25 \\ 0.25 & -2.0\end{pmatrix}\),
\(\mathbf{b} = \begin{pmatrix}4.2 \\ -1.8\end{pmatrix}\).
Les deux valeurs propres de \(\mathbf{B}\) sont négatives → la surface a un maximum.
8. Introduction à la méthode de Taguchi
8.1 Philosophie
Genichi Taguchi (1924–2012) propose d’optimiser les procédés en réduisant simultanément
la valeur moyenne et la variabilité. Il distingue :
Facteurs de contrôle : paramètres que l’ingénieur peut fixer
(température, vitesse…).
Facteurs de bruit : facteurs incontrôlables en production
(variations matière, humidité, usure…).
On choisit le réglage qui maximise le rapport S/N : on réduit ainsi
l’effet des facteurs de bruit tout en maintenant la performance.
8.3 Tableaux orthogonaux
Taguchi a pré-calculé des tables spécialisées : L4, L8, L9, L16, L18, L27…
Le tableau L8 permet d’étudier jusqu’à 7 facteurs à 2 niveaux avec 8 essais.
Attention
Les tableaux de Taguchi confondent systématiquement certaines interactions,
ce qui peut conduire à des erreurs si des interactions importantes existent.
Les plans factoriels classiques restent plus rigoureux pour détecter les interactions.
9. Application industrielle complète — traitement de surface
Problème posé
Un technicien spécialisé en traitement de surface dans une entreprise d’aéronautique
cherche à optimiser un bain de placage électrolytique pour des pièces en aluminium.
Trois facteurs sont étudiés :
A : Densité de courant (\(2\,\text{A/dm}^2 \to -1\) ; \(6\,\text{A/dm}^2 \to +1\))
B : Température du bain (\(20\,°\text{C} \to -1\) ; \(40\,°\text{C} \to +1\))
C : Concentration en sel (\(100\,\text{g/L} \to -1\) ; \(200\,\text{g/L} \to +1\))
On étudie 3 facteurs (A, B, C) sur la dureté Vickers d’un acier traité thermiquement
avec le plan \(2^{3-1}\) (\(x_C = x_A x_B\)).
Résultats : \(y_1 = 280\), \(y_2 = 350\), \(y_3 = 310\), \(y_4 = 420\) HV.
Dresser la matrice des essais.
Calculer \(E_A\) et indiquer son alias.
Calculer la moyenne générale \(\hat{Y}_0\).
Essai
\(x_A\)
\(x_B\)
\(x_C=x_Ax_B\)
\(Y\)
1
−1
−1
+1
280
2
+1
−1
−1
350
3
−1
+1
−1
310
4
+1
+1
+1
420
\(E_A = \frac{1}{2}(-280+350-310+420) = 90\,\text{HV}\)
(estimé aliasé avec BC : on mesure \(E_A + E_{BC}\)).
Un mécanicien-outilleur mesure la dureté HRC de pièces après traitement thermique.
Pour un réglage donné, il obtient 5 mesures : 58, 60, 59, 61, 58 HRC.
L’objectif est de maximiser la dureté.
Calculer le rapport S/N pour cet objectif.
Si un second réglage donne S/N = 35.2 dB, lequel préférer ?